Deux mondes, une société
Patrimoine en France : concentré, discret et en pleine expansion
Tout commence non pas par un fracas, mais par un chiffre. Et ce chiffre se laisse nommer avec précision : environ 154 milliards de dollars. C'est le patrimoine de Bernard Arnault et de sa famille, propriétaires du groupe LVMH, selon la liste en temps réel de Forbes publiée en avril 2026.1 En face, à l'autre extrémité de l'échelle sociale, quelque 9,8 millions de personnes vivaient en 2023 sous le seuil de pauvreté monétaire — soit 15,4 % de la population française, le taux le plus élevé mesuré par l'INSEE depuis le début de ses séries, il y a près de trente ans.2 Pour une personne seule, ce seuil était fixé à 1 288 euros nets par mois.
Cette coexistence n'est pas une anomalie. C'est une structure. Bernt Engelmann et Günter Wallraff l'avaient déjà décrite en 1973 comme une logique profondément inscrite dans les sociétés européennes — non comme un état provisoire à corriger, mais comme un système qui se reproduit.3 Ce qui a changé depuis, ce n'est pas le principe. C'est le rythme.
La concentration du patrimoine en France est documentée avec une précision inédite depuis que la Banque de France publie ses comptes distributionnels. Les données INSEE de l'enquête 2024 Histoire de vie et patrimoine sont sans ambiguïté : les 10 % des ménages les mieux dotés détiennent environ 48 % du patrimoine brut total, les 40 % suivants en possèdent 45 %, et les 50 % les moins dotés se partagent seulement 7 %.4 L'indice de Gini du patrimoine s'établit à 0,652. Le patrimoine en France est, par nature, dynastique : la part de la fortune héritée dans le patrimoine total représente aujourd'hui environ 60 %.5
Les fortunes des milliardaires progressent trois fois plus vite que l'économie
En janvier 2026, Oxfam International publiait son rapport annuel Resisting the Rule of the Rich : le patrimoine mondial des milliardaires a progressé en 2025 de 2,5 billions de dollars, pour atteindre un record absolu de 18,3 billions de dollars.6 Avec une hausse d'environ 16 %, le patrimoine des milliardaires a progressé en 2025 trois fois plus vite que durant les cinq années précédentes. Depuis mars 2020, il a augmenté de 81 % en termes réels.
Thomas Piketty a formalisé dans Le Capital au XXIe siècle (2013) que la relation structurelle r>g — le rendement du capital supérieur à la croissance — conduit mécaniquement à la concentration des fortunes.7 En 2022, le CAC 40 a reversé en moyenne 76 % de ses bénéfices aux actionnaires, plutôt que de les réinvestir dans les salaires ou la transition écologique.8
« Nous sommes entrés dans l'ère des milliardaires — et ce n'est pas une bonne nouvelle pour le monde. Pendant que les richesses se concentrent au sommet à un rythme jamais vu, près de la moitié de l'humanité lutte pour survivre. »
— Charlotte Becker, directrice d'Oxfam Allemagne, janvier 2026
Facteur 117 en moyenne, facteur 1 453 au sommet
Chaque année, Oxfam France publie son rapport Cash 40. Pour l'exercice 2023, les PDG du CAC 40 ont gagné en moyenne 117 fois plus que le salaire moyen des salariés de leurs entreprises.8 Le rapport portant sur l'exercice 2022 révèle un ratio moyen de 130 fois. En 1979, cet écart n'était que de 40. Entre 2019 et 2022, la rémunération moyenne des PDG du CAC 40 a augmenté de 27 %, tandis que le salaire moyen dans leurs entreprises n'a progressé que de 9 %. Certains cas défient toute logique normative : le PDG de Teleperformance a gagné en 2022 1 453 fois le salaire moyen de son entreprise.
Peter F. Drucker formulait dans The Practice of Management (1954) une limite normative claire : le rapport entre la rémunération la plus élevée et la plus basse au sein d'une entreprise ne devrait pas dépasser 20:1.10 Au-delà, la cohésion organisationnelle se fissure, la confiance s'érode, et les salariés cessent de percevoir les dirigeants comme des partenaires. La moyenne du CAC 40 en 2023 représente le quintuple de cette limite. Teleperformance, en 2022, en représente le septante-deuxième multiple.
Bebchuk et Fried ont démontré dans Pay Without Performance (2004) que le lien empirique entre rémunération des dirigeants et performance réelle de l'entreprise est souvent faible ou statistiquement non significatif.11
15,4 % : ce que mesure le taux de pauvreté — et ce qu'il ne dit pas
Le chiffre de 15,4 % — soit 9,8 millions de personnes — peut sembler abstrait. Est considérée comme pauvre toute personne disposant de moins de 60 % du niveau de vie médian national. En 2023, ce seuil était fixé à 1 288 euros nets par mois pour une personne seule. Les données révèlent une tendance à la hausse préoccupante : le taux était de 14,8 % en 2018, il est resté stable jusqu'en 2022, avant de bondir à 15,4 % en 2023 — un bond de 0,9 point en un seul an, le plus fort depuis des décennies.2
Les plus touchés : les familles monoparentales (34,3 %), les chômeurs (35,3 %), les étudiants (33 %). Plus d'un million de personnes occupant un emploi restent sous le seuil de pauvreté — des travailleurs pauvres. La mobilité sociale est en France structurellement limitée. Qui est riche le restera. Qui est pauvre aura du mal à ne plus l'être.
Mondragón, l'initiative 1:12, Quadragesimo Anno : quand les limites font sens
D'autres modèles existent. La coopérative basque Mondragón — aujourd'hui l'un des plus grands groupes industriels d'Espagne avec plus de 80 000 salariés — a fonctionné pendant des décennies avec des ratios de rémunération de 1:3 à 1:9, élargi à un maximum de 1:12.9 Le modèle est économiquement viable.
L'initiative populaire suisse 1:12 (2013) proposait d'inscrire dans la loi que le salaire le plus élevé d'une entreprise ne pourrait pas dépasser douze fois le plus bas. Elle a été rejetée par 65 % des votants — mais a enclenché un débat structurant sur les normes salariales qui résonne encore aujourd'hui.12 L'encyclique Quadragesimo Anno de Pie XI (1931) exige une « juste proportion » des revenus et condamne explicitement les inégalités excessives — non par égalitarisme idéologique, mais par conviction que le lien social repose sur un minimum de proportion partagée.13
Dans l'univers du CAC 40 lui-même, on trouve des contre-exemples : en 2022, le Crédit Agricole affichait un ratio de 23:1 et Orange de 29:1.8 Ces chiffres restent élevés par rapport aux standards des années 1970, mais ils montrent que des pratiques différentes sont possibles. La question n'est donc pas de savoir si des limites sont techniquement applicables — elles le sont. La question est de savoir si la société française souhaite les rendre obligatoires.
Quand l'inégalité devient politique : le problème structurel pour la démocratie
Le véritable changement qualitatif de l'inégalité contemporaine ne réside pas dans sa magnitude seule, mais dans sa dimension politique. Une concentration extrême du patrimoine n'est pas seulement un problème de redistribution — c'est un problème de démocratie. Le rapport Oxfam 2026 en fournit la mesure précise : chez les milliardaires, la probabilité d'occuper une fonction politique est statistiquement 4 000 fois plus élevée que pour le reste de la population. Plus de la moitié des grands groupes de médias dans le monde appartiennent à des milliardaires. Lors des élections américaines de 2024, un dollar de financement de campagne sur six provenait de cent familles de milliardaires seulement.6
Piketty a montré que la relation structurelle r>g conduit automatiquement à une concentration croissante des patrimoines, sauf si des mécanismes redistributifs vigoureux interviennent.7 Une société attachée à son idéal démocratique doit se poser la question de quels écarts salariaux, quels taux de succession et quels mécanismes de redistribution elle tient pour légitimes. Ne pas la poser, c'est déjà y répondre : par le statu quo.
L'inégalité cesse d'être une hiérarchie. Elle devient une séparation. Et une société fondée sur des séparations croissantes finit par perdre ce qui la constitue comme société : un horizon partagé, où responsabilité, solidarité et reconnaissance mutuelle restent encore possibles.