Essai philosophique Histoire de la pensée

Raison sans Transcendance

L'histoire de la pensée philosophique comme histoire de l'émancipation de la raison — dans le sillage de Kahl · Störig · Russell · Weischedel

Quiconque ouvre une histoire de la philosophie se trouve d'emblée confronté à un paradoxe que l'on nomme rarement par son vrai nom : la philosophie a été définie en tout temps comme amour de la sagesse — et n'a cependant accompli cet idéal, dans la majeure partie de ce qui nous en a été transmis, qu'en le renversant, en se soumettant à des dieux, des dogmes et des révélations. Il faut donc un bilan honnête, qui ne doive rien à aucune école, à aucun ménagement confessionnel, à aucune piété académique. Tel est le propos du présent essai.

I

La question initiale : quand la raison a-t-elle commencé ?

Quand et où l'être humain a-t-il cessé de conjurer le monde pour commencer à le comprendre ? Bertrand Russell a donné une réponse à la fois simple et féconde : avec Thalès de Milet, vers 585 avant notre ère, cet homme qui déclara que l'eau était le principe premier de toutes choses — non parce qu'un dieu le lui eût révélé, mais parce que sa raison observatrice l'y avait conduit.2 C'était un médiocre commencement quant à la matière, mais un commencement magnifique quant à la méthode : la prétention à l'explication était rationnelle, vérifiable, en principe réfutable. Le mythe ne l'était pas.

Hans Joachim Störig rappelle ce qu'une histoire de la philosophie strictement eurocentrique se plaît à ignorer : trois millénaires avant Thalès, des hommes en Inde et en Chine posaient des questions dont la profondeur n'est en rien inférieure à celle des Grecs.3

II

La longue captivité de la raison

Wilhelm Weischedel, qui a visité les philosophes par leur porte de service pour les saisir dans leur humanité située,7 nous fournit les outils pour comprendre ces interruptions non comme des accidents, mais comme des événements structurels. Les penseurs sont toujours dans un monde qu'ils n'ont pas choisi ; ils pensent par crainte, par ambition, par curiosité, sous la pression sociale.

Joachim Kahl a montré que l'histoire de la pensée occidentale est pour l'essentiel l'histoire d'une longue prise d'otage de la raison par le christianisme.10 La philosophie comme ancilla theologiae — ce n'est pas une exagération du critique, c'est l'auto-compréhension officielle d'une époque de pensée qui dura plus d'un millénaire.

« Ce qui a été perdu en cette époque ? Russell répond sans détour : la possibilité même d'avoir tort. »

— O. Gramstedt, dans le sillage de Russell

La pensée scolastique partait des conclusions pour chercher les prémisses. Thomas d'Aquin développa cinq preuves de l'existence de Dieu13 — et aucune d'elles n'eût été capable de le conduire à l'athéisme, quand bien même elle eût abouti à un autre résultat. Ces preuves n'étaient pas des risques, mais des marches triomphales de ce qui était déjà cru.

III

Le pas d'émancipation : d'Occam à Kant

Le véritable pas d'émancipation de la philosophie s'accomplit avec Guillaume d'Occam : le rasoir d'Occam — la maxime de ne pas multiplier les entités au-delà du nécessaire — est d'une portée philosophico-historique qu'on ne saurait trop souligner. Si la métaphysique est limitée au nécessaire, et si le nécessaire est déterminé par l'expérience, alors Dieu n'est plus le premier interlocuteur du philosophe.

Spinoza tire ces conséquences : Deus sive Natura — Dieu ou la Nature — est l'équation la plus audacieuse que pose la première modernité. Si Dieu et la Nature sont identiques, alors Dieu n'est plus un sujet qui agit, punit, récompense, révèle ; il est le Tout, et le Tout est muet.26

Kant accomplit une double performance : il montre que les preuves traditionnelles de l'existence de Dieu ne sont que des raisonnements non contraignants, et que la loi morale — l'impératif catégorique — n'a besoin d'aucune sanction divine, mais découle de l'autonomie de la raison elle-même.

IV

L'héritage : une raison debout

Ce que Kahl, Störig, Russell et Weischedel partagent — par-delà leurs différences de méthode et de tempérament — c'est une conviction fondamentale : la raison peut se tenir debout sans l'appui de la transcendance. Elle n'a pas besoin d'être fondée en Dieu pour être valide.

Kahl porte cette idée jusqu'à ses ultimes conséquences : la philosophie recouvre sa liberté et sa dignité dans la mesure exacte où elle cesse de rendre service à la théologie. La vie sans Dieu n'est pas une vie plus facile. Elle est plus exigeante. Elle demande à l'homme d'accomplir ce qu'il a attribué à Dieu : la responsabilité, la raison, la compassion. Mais c'est une vie plus honnête.59

« La philosophie [...] est quelque chose d'intermédiaire entre la théologie et la science [...] Ce No Man's Land, c'est la philosophie. »

— Bertrand Russell, Histoire de la philosophie occidentale, Préface
Références
2Russell, Bertrand (1945) : A History of Western Philosophy. New York : Simon & Schuster.
3Störig, Hans Joachim (1950) : Kleine Weltgeschichte der Philosophie. Stuttgart : Kohlhammer ; éd. rév. Frankfurt : Fischer 2004.
7Weischedel, Wilhelm (1975) : Die philosophische Hintertreppe. Munich : Nymphenburger ; rééd. dtv 2006.
10Kahl, Joachim (1968) : Das Elend des Christentums. Reinbek : Rowohlt.
13Thomas d'Aquin : Summa Theologiae, Ia q. 2 a. 3. — Les cinq voies (quinquae viae).
26Spinoza, Baruch : Éthique, Partie I, Deus sive Natura. Posthume 1677.
59Kahl, Joachim : Das Elend des Christentums, p. 202 sq. — La vie sans Dieu n'est pas une vie plus facile. Elle est plus exigeante.
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